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Erebus

L'univers "dark fantasy" d'Erebus et ses centaines d'histoires traduites du mod de Civilization IV: "Fall From Heaven II"

Les Mille et Une Vies

Publié le 31 Octobre 2016 par Stoik

Kael

 

Kael Colbane

     Combien de rôles ai-je joués? Tous se brouillent dans mon esprit.
     J'étais déjà une victime le jour de ma naissance. Un agresseur était venu pour ma mère, à l'instant même où elle me mettait au monde. L'intrus avait possédé Garrus, un simple garçon d'écurie, ce qui lui avait permis de s'approcher de l'auberge et d'entrer dans la chambre de mes parents. Il avait voulu attaquer ma mère alors qu'elle était le plus vulnérable, mais mon père s'était battu pour l'en empêcher. Les détails du combat sont inconnus de tous, si ce n'est ce coup mortel qui mit un terme à la vie de mon père. Dans son dernier soupir, il aurait prononcé un mot sacré qui réussit à défaire l'esprit possédant Garrus et qui fit s'effondrer l'auberge toute entière.
     Ma mère trouva la mort lors de cet effondrement, et mon père pendant l'attaque. Le garçon d'écurie fut sorti des décombres, un bras écrasé, mais sain et sauf. Mon âme s'était échappée du nourrisson qui mourait pour s'installer dans le corps de Garrus, abandonné. Ainsi je naquis avec le physique d'un adolescent.
     L'aubergiste m'éleva, m'éduquant comme un être ayant oublié sa vie, et après quelques temps, je pus enfin le servir correctement. Il m'éleva comme il reconstruisit l'auberge. J'ai toujours su que Garrus n'était pas mon nom, et j'écoutais attentivement les récits des survivants de l'effondrement chaque fois qu'ils racontaient cette histoire.
     Nous n'en savions pas plus au sujet de mes parents; mais mon père portait les habits jaunes d'un prêtre de l'Empyrée. Un petit temple était consacré au dieu dans notre ville, et une fois prêt à m'engager, je rejoignis ses prêtres comme disciple. Au sein du clergé, mon identité importait peu, j'étais maintenant un enfant de Lugus. Mes supérieurs louaient mon empathie, questionnaient ma maturité, et riaient lorsque je leur disais être le fils d'un prêtre. Ils affirmaient qu'aucun prêtre du genre de mes récits n'avait visité la ville. Ils considéraient mes pensées comme celles d'un garçon ayant beaucoup trop d'imagination.
     Mon bras droit demeurait broyé, atrophié au point de devoir être enveloppé contre mon flanc en permanence. Lorsque je demandais s'il guérirait un jour, les prêtres priaient dans ce sens, mais jamais l'état de mon bras ne s'améliora. D'autres gens pourtant, venaient et guérissaient, des nobles, des marchands, des mendiants, des soldats. Mais moi, j'étais toujours mutilé.
     Un jour du début d'Aedrini, un tumulte s'empara du temple. les prêtres aboyaient leurs ordres, pendant que les disciples se dépêchaient d'avoir l'air occupés... mais aucun n'avait pensé à me réveiller. Après de nombreuses questions, un prêtre me donna finalement ma réponse.
     "Luridus Chalid arrive mon enfant, tu devras rester en dehors de son  passage."
     Je commençais à me retirer dans ma chambre lorsqu'il cria après moi, "Et ne le dérange surtout pas lorsqu'il arrivera!"
     Le jour suivant, un homme arriva; il montait une jument grise et tachetée. Il avançait sans escorte, et bien qu'il n'avait besoin d'aucun garde à cet instant, qu'il n'en utilise pas en dehors du temple aurait pu étonner. Il fut immédiatement assailli par des disciples fidèles, par des prêtres effectuant des génuflexions et par des essaims de villageois le contemplant, bouche béé. Il portait les robes d'un Luridus, alors je me demandai si mon père avait pu porter les mêmes.
     Il passa les trois jours suivants dans notre salle du conseil, construite à la hâte. La salle était ouverte à tous ceux voulant entendre ses délibérations et lui parler, mais dans un ordre bien défini. Ils discutèrent du rôle de la ville dans le Conseil Supérieur, de la législation locale et d'un problème avec les brigands de la région.
     Les réunions du Conseil se terminaient toujours tard dans la nuit, et Chalid assistait à chacune des cérémonies débutant à l'aube. Il n'avait que quelques heures pour se reposer. Un matin, je me dépêchai pour m'y rendre, et je le trouvai seul dans le réfectoire, regardant à travers les fenêtres, vers l'est. La cloche du matin sonna, annonçant que la cérémonie allait débuter, Chalid se retourna et m'aperçut le regarder fixement.
     "Disciple du matin, êtes-vous prêt à recevoir la bénédiction de notre seigneur?"
     Je réussis à bégayer quelque chose d'inintelligible. Malgré cela, il me sourit avec une sincère affection et m'empoigna l'épaule. Mon bras atrophié était la première chose qu'il avait remarqué.
     "Avez-vous quelque chose à me demander?" dit-il.
     Il s'attendait à ce que je lui demande d'en guérir, mais ce bras n'était pas un problème pour moi. A la place je lui demandai, "Quelle sorte d'esprit a agressé ma mère?"
     Il enroula de son bras mon épaule et nous marchâmes ensemble en direction du sanctuaire.
     "Je prierai." dit-il.
     L'office divin était exactement comme les autres et j'y prêtais guère attention. Au lieu de cela, je regardais Chalid. Il paraissait troublé pendant ses prières, il souffrait parfois, se résignait à d'autres moments, et je supposais que ma question y était pour quelque chose.
     J'attendais à la fin de l'office divin. Chalid discuta brièvement avec le vicaire qui venait de le célébrer et il prit la peine de rencontrer quelques membres du clergé. Enfin il quitta le sanctuaire et prit la direction de la salle du conseil.
     Je passai la journée à négliger mes devoirs en attendant à l'extérieur de cette salle du conseil. Mais une fois la nuit tombée, les cloches d'avertissement de la ville se mirent à sonner, et les gardes à courir dans les rues pour crier que des brigands attaquaient.
     Tout le monde évacua le temple. Aux abords de la ville, des silhouettes filaient à travers l'obscurité. Des flèches à l'embout noir s'abattaient sur les gardes se tordant bientôt de douleur. D'autres gardes apportaient des torches et, couverts par des hommes et leurs boucliers, reprirent possession des fortifications lorsque les ombres changèrent de position pour attaquer à un autre endroit.
     Une voix résonna dans l'obscurité, "Quelle est la bonté d'un dieu vous abandonnant chaque nuit?"
     Chalid ignora ce sarcasme et ordonna aux hommes de revenir sous la lumière des lanternes de la ville. Alors il bondit seul au-dessus du mur jusque dans l'obscurité des abords de la ville. Son sceptre brillait faiblement à la lumière des étoiles, et bien que nous ne pouvions apercevoir aucun assaillant dans le champ maintenant découvert, nous savions tous qu'ils s'y déplaçaient.
     Chalid pria et une aura de feu doré éclata au-dessus de sa tête, fonçant sur les hommes menaçants qui progressaient dans le champ, sur ceux qui escaladaient les murs, et même sur les rares qui avaient pénétrés la ville. Le feu sacré les consuma rapidement et les gardes se précipitèrent pour les frapper ou les capturer.
     Mais il y avait un homme que le feu n'atteignit pas. Les flammes s'étaient comme accrochées à son armure noire alors qu'il se dirigeait sans bruit vers Chalid, comme un dieu menaçant dont l'ombre s'étirait pour l'atteindre. Chalid leva son sceptre, puis le baissa, et le champ s'illumina comme en plein jour. Une colonne de feu doré, de la puissance du soleil lui-même mais pleine de fureur vertueuse, terrassa le cavalier. Un hurlement terrible éclata, et lorsque la colonne de feu se retira dans le ciel, le cavalier avait disparu.
     Je passai la nuit à m'occuper des gardes touchés par l'attaque. Leurs blessures suppuraient à cause du poison. Ils passaient de la douleur des rêves fiévreux à celle des réveils angoissés. Je ne pus faire autre chose qu'essayer de nettoyer leurs plaies et rendre leurs blessures plus supportables. Chalid et les prêtres priaient pour ces hommes dont certains guérissaient, mais dont beaucoup trop périssaient.
     Le matin suivant je retournai dans ma chambre pour me laver et enfiler des habits frais, comme le firent la plupart des hommes et des femmes du temple. Je me dirigeai de nouveau à la cérémonie de l'aube. Chalid était seul dans le réfectoire et regardait dehors, vers l'est.
     "Vous avez sauvé la ville." Ces mots sonnèrent creux lorsque je les prononçai, pas à la hauteur en tout cas du miracle auquel je venais d'assister.
     "Je m'en suis tenu à démontrer ma foi en la protection de Lugus, et il a fait le reste."
     Je souris, mais la chaleur qu'avait partagée Chalid avec moi la veille avait maintenant disparue. Il paraissait troublé, et je supposais que les événements de cette longue nuit en étaient la cause. Je savais aussi qu'il n'avait pas eu le temps de dormir la moindre seconde.
     "Avez-vous découvert quelque chose à propos de ma mère?"
     Chalid fixa le sol, les cloches du matin sonnèrent, et pourtant aucun de nous deux ne bougea.
     "Je devrais vous mentir" dit Chalid, "le devoir de vérité est parfois douloureux. Je suis désolé. Je ne mentirai pas mais je vous préviens, il vaudrait mieux que jamais vous ne sachiez."
     "Je veux savoir", et j'argumentai avec une passion excessive: "La connaissance, la vérité, la révélation sont les préceptes de Lugus. Je dois connaître mon propre passé."
     "La femme s'appelait Magda de Vala," commença Chalid, "l'homme n'était pas son mari mais son garde, bien que prêtre de l'Empyrée. L'enfant était prédestiné à devenir un grand héros, c'est pourquoi nombreux sont ceux qui cherchèrent à tuer Magda et son bébé."
     Il fit une pause, mais je n'attendais qu'une chose, qu'il poursuive.
     "Le garçon d'écurie, Garrus, est mort trois jours avant l'attaque. Ce qui a tué Garrus, ce qui a tué le garde de Magda, ce qui a provoqué l'effondrement de l'auberge, et ce qui a tué Magda comme son bébé: c'est vous."
     J'étais furieux et me précipitai hors du réfectoire. Chalid m'observa partir et me diriger vers le sanctuaire. Mes pensées me ramenèrent à mes premiers jours, je n'avais jamais réellement éprouvé être ce garçon d'écurie, et pour la première fois, je remis en question mes origines. L'esprit d'un bébé dans le corps d'un garçon aurait pu s'adapter aussi rapidement? Un garçon d'écurie, possédé, aurait pu réussir à triompher d'un prêtre de Lugus? A moins que cette créature était quelque chose de plus sombre encore? Mais surtout, étais-je cette créature?
     Je m'arrêtai dans l'infirmerie du temple. A l'exception des blessés, le temple était vide. Tous s'étaient rendus à la cérémonie de l'aube, malgré les nombreux hommes allongés ici, aux portes de la mort. L'un d'entre eux semblait encore éveillé, un bandage couvrait sa cuisse gauche. Je m'agenouillai à ses côtés. Et lorsque je vis son tourment, j'oubliai une partie de mon être.
     "Comment vous appelez-vous?" demandai-je.
     "Abin," répondit-il, "Je suis un joaillier qui gardait la ville pendant l'attaque."
     Ceci n'était pas rare. Notre ville était trop petite pour engager des gardes à plein temps, ainsi la plupart d'entre eux étaient des volontaires qui exerçaient un autre métier.
     "Vous deviez être soit trop bon, soit pas assez."
     Il m'adressa un léger sourire.
     "Puis-je prier pour vous?" lui demandai-je. Il acquiesça.
     J'apposai ma main sur lui et je fermai les yeux. J'avais vu nombre de gens guérir, mais jamais je n'avais accompli de miracle moi-même. Si je pouvais le faire, si je pouvais guérir cet homme et canaliser la puissance de Lugus, cela signifierait que je ne suis pas cette créature décrite par Chalid. Peut-être étais-je l'enfant sacré, peut-être l'attaque contre Magda de Vala avait échouée.
     Je pouvais ressentir sa lourde respiration. Je pouvais ressentir sa souffrance, je pouvais ressentir son amour pour sa famille nombreuse, ses nièces, ses neveux. Son petit commerce assez tranquille, ses heures passées à travailler sur de petits bijoux complexes. Je le sentais approcher la mort.
     Je sentis alors l'attaque du poison, il brûlait à travers mon corps, focalisé sur une blessure à ma cuisse gauche. Puis je m'éloignai du lit, bouleversé. J'étais désormais plus grand et ma toge, habituellement trop large sur moi, était trop serrée. Mon bras jadis atrophié était désormais coincé dans ses plis.
     J'enlevai la toge et tendis mon bras autrefois valide. Or ce bras ne ressemblait pas au mien, mais plutôt à celui du joaillier. Et comme j'examinai ma nouvelle apparence, je compris avoir un corps identique à celui du joaillier mort, allongé sur le lit devant moi. A cet instant le poison frappa de nouveau, et me fit m'agenouiller. Je me relevai, puis m'enfuis du temple dans la douleur et la confusion.
     La douleur me conduisit à la folie, et il ne fallut que quelques heures de souffrance comme celles-ci avant que je trouve un fermier travaillant son champ.
     "Tu éblouis les chèvres Abin!" dit-il, "C'est quoi ton problème? Pourquoi tu portes une toge de disciple?"
     Je le renversai au sol et le contrôlai, devant même le frapper une fois au visage lorsqu'il tenta de se défendre. J'avais exécré sa familiarité à mon égard. Ensuite, je m'allongeai sur l'herbe pour essayer de comprendre cette histoire, et ma souffrance s'envola. Lorsque j'ouvris les yeux, je vis le fermier apercevoir avec horreur son propre reflet... j'étais son propre reflet. La dernière fois que je vis le fermier, il courait en direction de sa ferme, je me mis à courir également. Je ne me rappelle pas m'être un jour arrêté.
     Je ne sais toujours pas ce que je suis. Tous les rôles que j'ai joués depuis se brouillent dans mon esprit. J'ai progressé dans la lecture des gens à leur contact, et j'ai travaillé un long moment pour une guilde d'assassins, en raison de ses facultés qui me sont propres. A d'autres périodes, j'ai volé les vies que je voulais vivre. J'ai vécu les somptueuses extravagances des vies de quelques princes, j'ai vécu des vies de marchands fortunés, mais il y a bien peu à leur envier une fois que celles-ci sont connues et comprises. Les meilleures vies volées furent celles de simples pères de familles, qui avaient l'amour et le respect d'autrui. Dans des fosses peu profondes je me suis débarrassé de tous ses corps, après les quelques semaines de plaisir qu'ils purent m'apporter, l'ennui qu'ils finirent toujours par me causer, et le désir que j'éprouvais à chaque fois de passer à autre chose.
     Peut-être Chalid avait-il raison, peut-être suis-je un monstre.

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