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Erebus

L'univers "dark fantasy" d'Erebus et ses centaines d'histoires traduites du mod de Civilization IV: "Fall From Heaven II"

Les Gardiens de la Sagesse - Partie 2

Publié le 31 Octobre 2016 par Stoik

ethne

 

Ethne la Blanche

     Le jour de sa naissance, le roi avait décidé que sa fille ne serait jamais le témoin de la souffrance du monde. Alors Ethne fut élevée dans le luxe et, servie par un personnel obéissant, elle ne voyait jamais le monde extérieur aux jardins somptueux entourant le palais. Elle grandit dans les meilleures conditions qui soient, sans pour autant devenir ce qu'on attendrait d'une petite fille à ce point privilégiée, mais au contraire une enfant bienveillante et sans la moindre méchanceté.
     Son monde était minuscule, jusqu'au jour où elle aperçut Splendor, un perroquet magnifiquement coloré de jaune et de bleu qui venait planer au-dessus des haies du palais. Ethne avait 14 ans, elle s'attendait à ce que l'oiseau réponde à ses appels, comme tous les animaux apprivoisés du palais, mais Splendor allait tout simplement se percher sur l'une des branches d'un Peuplier Tulipe pour l'observer.
     Déconcertée mais fascinée par l'étrange oiseau elle lui apporta des fruits et des noix, elle recula, alors il plana jusqu'à l'assiette qu'elle venait de lui servir. Il se posa près de l'écuelle et sautilla sur une patte pour s'en approcher, l'autre patte restant collée au corps. Ethne comprit alors qu'il était blessé, et d'autant plus facilement qu'il lui manquait une griffe. Alors Ethne se mit à pleurer, la première fois qu'elle pouvait se souvenir, en l'observant boitiller au bord de l'assiette et picorer ses fruits.
     Comme il était incapable de tenir sur ses pattes, Ethne se leva pour s'approcher de Splendor, voulant le soigner, mais elle ne réussit qu'à le faire fuir. Ses ailes étaient en parfait état et en quelques secondes il s'envola au-delà des terres du palais. Ethne le suivit, submergée par le chagrin qu'elle éprouvait pour le pauvre oiseau. Elle passa en courant devant des fontaines de marbre, des jardins topiaires, des mares remplies de poissons étincelants, jusqu'à se présenter devant les haies taillées qui marquaient les limites de son monde. Et, sans réfléchir, elle les traversa pour terminer sa course dans l'une des rues de la ville, celle d'un monde qu'elle n'aurait jamais pu imaginer.
     Les gens se bousculaient dans les rues bondées, des chevaux harassés tiraient des chariots dans la boue, des mendiants cacochymes hurlaient à la charité tandis qu'ils étaient ignorés de chacun. Des gens se disputaient sur un tas d'ordures en face de bâtiments délabrés.
     Ethne erra dans les rues pendant des heures, incapable de comprendre cette souffrance qui existait au-delà des portes du palais. Peu après la tombée de la nuit, un homme aux cheveux blonds presque dorés, vêtu d'une toge bleue, l'accosta.
     "Fillette, sais-tu combien te cherchent et s'inquiètent pour toi?"
     "Je sais." Répondit-elle, trop embarrassée pour dire plus.
     "Tu as pu voir le monde réel comme quelqu'un n'en faisant pas partie, tu as pu connaître quelque chose de la perfection tout comme la déchéance que la plupart endure. C'est une expérience rare pour un esprit mortel."
     "Il y a tellement de mal," Ethne luttait pour lui communiquer ses pensées, elle n'avait pas les mots pour exprimer ce qu'elle ressentait. "Tout vient de se briser en moi, même la vie au palais est immorale lorsque l'on voit l'indigence qu'il y a en dehors. Je n'ai rien vu de bon ici."
     L'étranger s'agenouilla aux côtés d'Ethne, ses yeux gris pénétrèrent son regard bleu lagon lorsqu'il lui raconta l'histoire suivante:
     "Le cheval d'un paysan sauta une haie pour s'enfuir de son champ. Le jour suivant, son voisin vint le consoler de sa perte, 'Je suis désolé pour l'infortune qui vient de s'abattre sur toi.'
     Le paysan lui répondit seulement, 'Qui peut dire ce qui est bon et ce qui est mauvais?'
     Le jour suivant, le même cheval revint, accompagné d'un cheval sauvage. Le voisin repassa, et il félicita le paysan pour la chance qu'il avait retrouvée.
     Le paysan lui répondit seulement, 'Qui peut dire ce qui est bon et ce qui est mauvais?'
     Une semaine plus tard, le fils du paysan essaya d'apprivoiser le nouveau cheval, mais il se cassa une jambe en essayant de le monter. Une fois de plus, le voisin revint pour maudire la malchance du paysan.
     Le paysan lui répondit seulement, 'Qui peut dire ce qui est bon et ce qui est mauvais?'
     Le jour qui suivit, un Capitaine de l'armée arriva en ville pour recruter des hommes à cause de la guerre, mais il ne s'attarda pas sur le fils du paysan en raison de sa jambe cassée. Une dernière fois, le paysan répondit au voisin, 'Qui peut dire ce qui est bon et ce qui est mauvais.'"
     Ethne considéra l'histoire de l'étranger avant de lui demander, "Si ce que j'ai vu ici n'est pas le Mal, alors qu'est-ce que c'est?"
     "Le Bien, le Mal, ce n'est pas ce qui vous arrive. Ce n'est pas la Création. C'est ce que vous en faites. Quand tu retourneras à ton palais après avoir vu tout cela, la manière dont tu auras changé sera en bien ou en mal."
     Ethne retourna au palais cette nuit-là, et elle reprit ses études, animée d'une nouvelle ferveur. Elle avait fait enlever les haies pour regarder chaque jour le pays dont elle était la princesse, déterminée à suivre la raison de son coeur.


Corlindale

     Corlindale marchait en direction des murs sylvestres, le coeur empli d'excitation, mais aussi de peur. Sa première bataille! C'était ce pour quoi il s'était entraîné durant de longues et difficiles années, enfermé dans les citadelles Amurites, et forcé à étudier de vieux tomes chancis comme à répéter des chants interminables. Il avait dû écouter les mages les plus vieux parler inlassablement d'une voix monocorde des pierres runiques ancestrales et des caprices de la magie, mais ne souhaitant secrètement que leur oubli.
     Ses compagnons mages marchaient à ses côtés, dans une formation strictement ordonnée. Tous avaient un même visage inexpressif, alors il réalisa devoir ressembler à un fou avec toute cette excitation qui le submergeait, essayant ainsi d'imiter, avec quelque succès, leurs expressions d'indifférence.
     Quelques instants plus tard: le chaos. Tous étaient tombés, les formations si bien ordonnées étaient maintenant dans la confusion la plus totale tandis que les sentinelles Ljosalfars, cachées dans les cimes des arbres, décochaient une pluie de flèches en direction des mages, visant désormais les plus isolés. Corlindale réussit à les esquiver en invoquant très vite un sort de protection, une réaction plus instinctive que rationnelle. Il s'était alors mis à courir.

     A présent, il était seul, dans les rues d'une cité ennemie. Fort heureusement pour lui, le gros des forces Ljosalfars semblait être concentré à l'extérieur des murs de la cité, ce qui ne l'empêcha pas de se sentir particulièrement exposé en parcourant les rues vides, même s'il trouva le temps de s'émerveiller devant la splendeur de leurs grands chênes. Il se sentait presque comme s'il parcourait un rêve tant la beauté qui l'entourait lui paraissait étrange et tant le vacarme du champ de bataille lui semblait si lointain. Il éprouva certaines difficultés à se rappeler la cause du présent conflit, peut-être une contestation de frontières? Peut-être la trop excessive protection d'une source de mana par les elfes? Tout lui semblait si loin et si quelconque à présent.
     Soudain il tomba sur une patrouille elfe, allant dans sa direction depuis l'angle d'une rue. Lorsque l'un d'eux le vit, il hurla dans la mélodieuse langue elfe. La sentinelle vigilante et les autres soldats commencèrent à s'approcher de Corlindale, avec prudence toutefois. On les avait probablement mis en garde contre la dextérité des mages Amurites.
     Ils ne se révélèrent pas pour autant plus amicaux. Alors Corlindale tendit le bras et ouvrit la paume de sa main droite, concentrant rapidement la chaleur de l'air autour de lui pour créer une énorme boule de feu, heureux de pouvoir faire avec la récente averse, s'abattant depuis peu, qui minimiserait les risques de feu dans la forêt. Il envoya la boule incandescente en direction de la patrouille, fermant les yeux lors de l'explosion de lumière et de chaleur qui suivirent. Des elfes juste en face de lui il ne restait plus que des cendres, tandis que les survivants à l'explosion jetèrent leurs armes et s'enfuirent. Les lâches.
     Etrangement euphorique, Corlindale continua d'avancer. Sa première victoire, comme souvent avec les jeunes parvenus du monde militaire, le faisait se sentir invincible, et il espérait presque la venue d'autres elfes.
     Quelques moments plus tard, son souhait se réalisa. Corlindale entendit le bruissement des feuilles dans son dos, alors il invoqua dans la foulée une autre boule de feu. Se souvenant de la pluie de flèches avec effroi, il choisit de ne pas prendre de risques et dans un mouvement tournoyant il lança la boule de feu en direction de la source de ces bruits. Le temps s'arrêta.
     Devant lui se trouvait une femme elfe, aux cheveux longs et argentés, de jolis yeux amande, mais le visage enlaidi par l'expression d'une terreur absolue. Pire encore, à ses pieds il y avait deux jeunes enfants, un garçon et une fille, s'accrochant à la jupe de leur mère. La fille aînée reproduisait l'expression de terreur de sa mère, quant à son jeune frère, il paraissait juste curieux de l'objet flamboyant qui arrivait à pleine vitesse dans sa direction. Corlindale eut le temps de prendre toutes ces informations en compte, en cet instant qui lui sembla durer des siècles. Il tendit la main, souhaitant ardemment, mais désespérément, que la boule s'arrête, qu'elle arrête sa course destructrice, préférant même la voir se retourner contre lui pour qu'elle le consume. Tout, mais pas ça. Finalement, bien qu'il paraissait évident que rien ne pourrait être fait, qu'aucune force au monde ne pourrait annuler sa magie, il ferma les yeux, et son cri catastrophé ne servit qu'à couvrir les leurs.
     Un soir, à la fin de l'automne, un étranger approcha la capitale Elohim, Cahir l'Abbaye. Il était vêtu d'un pardessus marron, sans marque ni symbole. Il paraissait très fatigué, alors les sentinelles postées sur les remparts le laissèrent entrer et lui donnèrent à manger, ainsi que leur protection. Certains d'entre eux étaient curieux de savoir d'où il venait, mais un regard en direction de ses yeux suffisait à les convaincre de l'horreur des histoires qu'il aurait à raconter. Cet homme était brisé, plus encore dans l'âme que dans le corps, et leurs coeurs souffraient avec compassion de son destin cruel.

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