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Erebus

L'univers "dark fantasy" d'Erebus et ses centaines d'histoires traduites du mod de Civilization IV: "Fall From Heaven II"

Les Fous du Roi - Partie 2

Publié le 31 Octobre 2016 par Stoik

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Loki

 

     Les animaux de la ménagerie de Keelyn s'agitaient anxieusement dans leur sommeil. Une silhouette indistincte se faufilait entre leurs cages. L'apparition se déplaçait si discrètement qu'elle n'avait réveillé aucune des bêtes, même les plus alertes; pourtant, son incursion dans la ménagerie avait déjà réussi à pénétrer les plus simples de leurs rêves pour les rendre menaçants. La progression de son ombre était accompagnée d'un léger ricanement presque étranglé empreint d'avidité et de plaisir anticipé. Ce bruit ressemblait à celui d'un écolier espiègle sur le point de jouer un mauvais tour à son professeur.

     Au bout de la rangée de cages se présentait une fuite de larges marches menant à une opulente porte sculptée; une multitude de formes serpentées s'entrelaçaient au travers de sa surface entière. C'était l'entrée du jardin conduisant au "Palais de Jeu" de Keelyn. Le palais était décoré dans un style typiquement Balseraphs, sans le moindre intérêt porté au bon goût, à la simplicité ou à l'uniformité; mais plutôt conçu pour s'accorder avec les très festifs, très amusants, très complexes, très inventifs, très colorés et très brillants détails qui l'ornaient. L'avantage était qu'il apportait une profusion de points d'appui à l'escaladeur qui voyait les façades comme un enfant aventureux regardait les arbres. L'inconvénient était qu'on semblait ici tellement satisfait de ce travail qu'on avait fait installer de quoi l'illuminer magiquement au beau milieu de la nuit.

     "Halte-là!" cria le gardien posté devant la porte, plongeant son regard dans l'obscurité et certain d'avoir entendu quelqu'un glousser. Le rire se termina par un ricanement amusé, et il aperçut quelque chose se mouvoir très rapidement dans le coin de son champ de vision. Avant qu'il ait la moindre chance de l'apercevoir, la chose avait déjà disparu de la façade du bâtiment et avait traversé une fenêtre ouverte. Il se sentit soudain un peu idiot, pensant avoir réagi à ce qui ne devait être qu'un écureuil ou un oiseau.

     Le grande entrée du palais était décorée comme dans les contes de fées, elle semblait dessinée par un spécialiste particulièrement dérangé par "l'art adulte". Des myriades de bougies s'échappaient en étages, commençant devant l'entrée et continuant derrière, comme si l'obscurité naissait dans une vague ténébreuse. L'entrée était suivie d'un ricanement sourd, le ricanement de celui qui s'amuse de ses propres blagues. Il était si sourd qu'il aurait pu être confondu avec le bruit d'un courant d'air. Un voile sombre recouvrait de sa majestueuse dignité le haut du grand escalier et laissait la pièce entière dans la pénombre.

     "Qui va-là?" hurla du plus fort de sa voix un imposant Contremaître en pleine liaison avec une courtisane, alors qu'il crut apercevoir un inconnu se faufiler dans l'entrée. La silhouette furtive parut sursauter au son de cette voix, et se précipita en un éclair vers la porte suivante - un mouvement qui déclencha un sourire sur les lèvres du Contremaître. La pièce en question était une "salle d'attente" pour invités indésirables, spécialement agencée pour être inhospitalière et manquer de certaines commodités, comme d'un plancher de toute sorte. Certes ce n'était pas la stricte réalité, puisqu'une surface de terre extrêmement tassée se trouvait trente pieds en dessous. Concernant le Contremaître, son problème d'intrus venait de se résoudre de lui-même presqu'aussi rapidement qu'il était apparu. Mais soudainement il entendit un "craaaaaaac" qui attira fortement son attention, alors il se dirigea vers la source du bruit. Le sourire disparut de son visage lorsqu'il aperçut un visage sarcastique, comme issu d'un autre monde, le fixer du regard depuis une porte un peu plus bas - celle-ci menait également à la salle sans plancher. Le Contremaître se dit alors que c'était probablement l'une des satanées bestioles de Keelyn lâchée dans la nature, une invocation qui n'avait certainement rien à voir avec un simple mortel. Il en avait chassé des créatures mi-homme mi-bête, ou encore des nains arrivés par hasard en creusant depuis leurs cavernes, mais il y avait des limites. Des créatures sorties tout droit de la fosse... alors le Contremaître, pourtant craint de tous, se retourna et partit en courant. Un rire narquois le poursuivait.

     Des choses étranges se produisirent partout dans le palais pendant que, étage après étage, l'intrus faisait son chemin en direction du sommet de la tour supérieure du palais, où Keelyn dormait. Des bougies magiques vacillèrent et s'éteignirent, des spectres psychédéliques importunèrent les rêves des courtisanes endormies, des amoureux virent leurs moments les plus intimes interrompus par de bruyants coups portés contre la porte de leur chambre, par des rires désincarnés et par divers bruits extrêmement gênants. Des gardes s'assoupirent ou éclatèrent de rire de manière incontrôlée. Un groupe d'hommes jouant au Somnium vit tout l'argent de la cagnotte remplacé par des billes, et de manière prévisible, une bataille éclata.

     Le garde devant la porte de la chambre de Keelyn se sentit parcouru de sueurs froides. Il avait l'étrange sensation que quelqu'un se tenait derrière lui, mais lorsqu'il se retournait, personne ne se trouvait derrière lui. Le sentiment d'être épié ne lui fit cependant pas lâcher prise. Il ressentit une panique inexplicable monter en lui, et commença à hurler de défi: "Qui va-là? Faites un pas vers l'avant, et montrez-vous! Faites-le, ou vous en payerez les conséquences!" Il se retourna, passant en revue chaque angle mort de son périmètre et espérant attraper du coin de l'oeil l'indésirable. Il était persuadé que quelque chose venait de bouger au bord de son champ de vision. Ses appels s'angoissèrent alors qu'une peur panique montait en lui. Finalement, il hurla de désespoir: "Nom de Mammon, où es-tu, sors de ta planque!"

     Une petite silhouette tomba juste devant son visage, au niveau de ses yeux et la tête en bas. Il se focalisa dessus, et se retrouva en train de fixer du regard un visage en bois avec de larges et impassibles yeux vitreux. Le garde s'étouffa dans son cri alors que la poupée jacassa moqueusement "Montre-toi, montre-toi, montre-toi!" Au même moment il saisit la tête du garde avec ses deux mains vernies et la tordit sèchement, lui brisant le cou dans un joyeux "crac". Il s'effondra au sol, les traits glacés et dans une grimace finale exprimant la surprise. La poupée retomba sur le cadavre du garde, en même temps qu'une petite trompette en laiton. La poupée s'en saisit maladroitement de la main droite et, tandis que la porte s'ouvrit aux sons de leurs accords, il entra, jouant comme dans une fanfare grandiloquente qui fut rapidement écourtée par un faux-pas exagérément comique, alors que le petit homme de bois rencontrait la pleine force du regard furieux de Keelyn. "Mes gardes du corps ne sont pas tes jouets!" dit-elle d'un ton brusque et réprobateur.

     "Mes gardes du corps ne sont pas tes jouets," répéta la poupée d’un ton irascible. Sa voix était comme celle d'un mauvais ventriloque, théâtrale, haut-perchée, irréelle et presque inquiétante. Il lui tira la langue, de rouge peinte. "Tu n'es pas drôle, Loki! Descends d'ici maintenant, ou tu feras face à la colère de Chuckles!" ordonna la princesse. La poupée comme la trompette furent alors brusquement tirés vers la porte. Plus haut, un visage spectaculairement peint apparut, regardant de haut en bas à travers le cadre de la porte. Il portait la coupable, mais implorante, expression de l'enfant qu'on venait d'attraper la main dans le sac, prenant conscience de ce qui lui arriverait. Au même moment, Keelyn frappait un lapin blanc aux yeux totalement rouges, aux griffes jaunes acérées et au regard haineux. L'expression du visage de la princesse était simplement sévère, mais suffisamment mauvaise. "Tu sais ce que ça veut dire, descends tout de suite." Une silhouette dégingandée vêtue d'habits colorés et brillants, dépliés par dessous, virevolta à travers l'embrasure de la porte jusqu'à toucher le sol dans un grand geste mélodramatique. Il faisait étalage d'un large sourire manquant de naturel. Ensuite, ignorant complètement Keelyn, il passa en revue la pièce.

     Les chambres de Keelyn faisaient appel au sens de l'humour de Loki. Elles recelaient toutes les choses que la chambre à coucher d'une princesse devait contenir. Sur le mur au-dessus du balcon se trouvait la tête d'un cheval, avec une unique corne dépassant au-dessus de ses yeux vitreux. Au-dessus de son gigantesque lit à baldaquin (décoré avec bon goût de larges rubans roses, de rideaux noirs de jais, ainsi que d'un crâne souriant et stylisé au sommet de chaque coin du lit) se trouvait une peinture de sa personne, à côté du cadavre suspendu d'une autre créature à l'apparence de cheval, mais cette fois-ci ailée. Sur cette peinture, un démon ailé grandeur nature était juché de manière improbable sur son bras, tel un seigneur de ce monde portant un faucon. Près de l'embrasure de la porte de son dressing-room, on pouvait apercevoir une collection de ce qui ressemblait à des papillons, mais qui, après plus proche examen, s'apparentaient plus à de petits humanoïdes ailés, épinglés dans des cadres. Un bureau, à l'imposant dessus de table en marbre de couleur pourpre foncé, était supporté par quatre petites créatures barbues, aux joues potelées, et portant des chapeaux pointus. Elles pouvaient paraître d'un naturel plutôt "jovial", mais au lieu de cela, leurs traits étaient déformés et distordus, comme se trouvant dans les affres de la mort et dans quelques terribles tourments sans fin. Aussi, ils avaient l'air suspicieux. Au-dessus de ce bureau se trouvait un encrier sculpté à partir d'un pied momifié. Il était approximativement de la taille d'un enfant, et extraordinairement velu. Dans un bocal de liquide bleuté, flottait un foetus. On aurait pu pardonner à certains d'y voir celui d'un dauphin, si ce n'étaient les minuscules mains ou les commencements d'une tête et d'un abdomen. Pour finir, accroché au plafond dans une large cage dorée, un diablotin était enfermé.

     Le diablotin remuait dans sa cage, remarqua Loki, et se métamorphosa immédiatement en une magnifique jeune femme entièrement nue, enchaînant les gestes obscènes et lui envoyant des regards torrides. Loki observait cette parade avec une fascination détachée, et sans aucun désir. Voyant cela, le démon se transforma en un remarquablement beau jeune homme nu, mais il connut la même réaction. Alors il se métamorphosa en petite fille puis enfin en petit garçon, aux gestes tout aussi évocateurs. Encore, ils n'eurent aucun effet sur Loki, et la confusion s'empara du visage du jeune garçon. Alors il commença à rapidement passer à d'autres formes, très différentes - une vieille dame en détresse, un bébé en pleurs, un chiot remuant la queue et sautant en l'air; encore et toujours plus de nouvelles formes, et de plus en plus rapidement. Loki était totalement captivé par cette parade, et la voix de Keelyn s'estompa, suivie par un gloussement outré, et un claquement de doigts. Le diablotin fut projeté contre la cage, retournant à sa forme originale, et tombant lourdement contre les barreaux.

     "Je ne t'ai pas fait venir jusqu'ici pour que nous perdions notre temps à regarder les bouffonneries de mes domestiques," siffla Keelyn, refoulant ce qui aurait sans doute donné lieu à une très spectaculaire et destructrice crise de rage. Loki était ravi, mais également un peu triste de ne pas pouvoir assister au chaos qui n'allait maintenant plus arriver, même dirigé contre lui. "Je t'ai appelé pour jouer certains tours à certaines personnes. Il se peut que papa trouve ça drôle quand tu te faufiles dans le palais à chaque fois qu'il t'appelle, mais pas moi, alors à partir de maintenant c'est terminé." L'expression du visage de Loki prit l'apparence d'une grotesque tentative de dépeindre celle d'un chiot plein de remords, il commença même à émettre des sons minaudés. Il n'était pas possible de savoir s'il était sarcastique ou sincère. Tout ce que faisait Loki était follement exagéré. S'il avait répondu, chacun aurait imaginé un langage fleuri, emphatique, lourd, truffé de pauses artistiques, à l'accentuation importante et à l'énonciation soignée, comme le ferait un ténor imbu de sa personne dans un mauvais opéra. Mais il n'ouvrit pas la bouche.

     Personne ne savait s'il était muet par choix, ou pour des raisons physiques, mentales ou magiques. Une chose était certaine pourtant: tenir une conversation avec Loki était presque impossible et frustrant jusqu'à en devenir fou. Il ne faisait jamais la moindre réponse, il n'utilisait même pas le langage des signes. Rien d'autre qu'un incessant torrent d'outrageantes expressions inappropriées et de gestes plus déroutants qu'éclairants. Toutefois, cette attitude ne posait aucun problème au Prince des Clowns et à sa fille; Perpentach ne semblait même pas s'en rendre compte, quant à Keelyn, elle pensait que les choses devaient être ainsi. D'ailleurs, comme tous les enfants gâtés, son mode de communication préféré était celui du sens unique. Elle vous disait ce qu'elle désirait, et vous deviez répondre à ses attentes.

     "La raison pour laquelle je t'ai invoqué, c'est..." Elle prit une profonde inspiration, Loki lança une oeillade très vive et narquoise derrière son sourcil vert foncé, attendant sa prochaine mission. "C'est parce que j'ai invoqué un nouvel ami l'autre jour, et qu'il m'a dit qu'un endroit renfermait des tas de nouveaux animaux de compagnie pour moi, alors je lui ai dit que je voulais y aller, et il m'a dit que si j'allais là-bas, je pourrais être la Princesse de ces terres, et j'ai pensé à mon très cher Royaume, comme il serait grand, et il m'a dit que ça ne serait pas facile, mais aussi que je ne serais plus seule," Keelyn bouillonnait. La tête de Loki montait et descendait, comme une manette sur une pompe, elle continuait: "Les Bannors veulent y aller aussi, tout comme les Malakims. Des tas d'autres peuples également je pense, et je ne veux pas le partager mon Royaume, mais je pense quand même jouer avec eux pendant un moment, car je ne pense pas que tous les animaux de compagnie vivant là-bas seront aussi amicaux que Chuckles, et je ne sais pas si papa me donnera suffisamment de soldats pour partir les combattre tous, c'est pourquoi je veux que tu suives ces autres gens pour voir ce que tu pourras voir et peut-être leur rendre les choses un peu plus difficiles, mais pas au point de me les rendre inutiles. Peux-tu faire cela pour moi?"

     Loki acquiesça sagement. L'étincelle affamée dans ses yeux prouvait qu'il pouvait le faire, et même très bien le faire. Keelyn ne manqua pas de le remarquer. "Je savais que ça te plairait, c'est ce pour quoi tu es le meilleur. Un de mes jeux favoris est de suivre ton petit parcours de destruction et de confusion. J'ai même une carte avec des punaises pour toi. Alors vas-y, et fais de ton pire. C'est mon ordre," pensa-t-elle finir du ton royal d'une jeune fille qui se savait capable d'obtenir tout ce qu'elle demandait. "Et ne tue pas un seul de mes gardes sur le chemin de la sortie. J'aime bien ceux que j'ai en ce moment."

     L'audience était levée. Loki acquiesça une dernière fois, et son sourire devint des plus sinistres, semblant s'étirer plus largement que son visage ne pouvait le permettre. Il avait manifestement attendu ce genre de mission avec impatience. Alors il se mit en route, traversant la chambre de Keelyn jusqu'au balcon, et sauta. Il resta suspendu dans les airs une seconde de plus qu'il était physiquement possible de faire, et plongea, tout droit jusqu'en bas. Malgré elle, Keelyn se précipita vers le parapet pour regarder en bas. Loin, très loin en-dessous, une silhouette fluorescente sautillait élégamment sur une petite fontaine, éclaboussée de son eau, et gambadait à travers le jardin. Elle observait la joyeuse silhouette jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière la haie bordant le jardin, à destination de l'espièglerie et du chaos.

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