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Erebus

L'univers "dark fantasy" d'Erebus et ses centaines d'histoires traduites du mod de Civilization IV: "Fall From Heaven II"

Les Aventuriers Agnostiques - Partie 1

Publié le 31 Octobre 2016 par Stoik

Cassiel - by Brom

 

Les Grigori

     Tout au long des âges, les villes des Grigori offrirent un havre de paix à tous ceux qui voulaient conduire leur propre existence. Les guerres de l'Age de la Magie et la pénurie de l'Age de Glace leur firent payer un lourd tribut comme toutes les autres civilisations, mais les Grigori préférèrent chercher de l'aide non pas du côté des paradis mais en eux-mêmes.
     A l'Age de la Renaissance, Cassiel était toujours influent, proposant à tous ses idées et sa ligne de conduite, mais aussi une nation. Quelques courageux, plutôt rares, continuèrent à défendre ses villes et à les faire prospérer. Et parmi ceux qui trouvèrent asile sur les terres de Cassiel on pouvait compter les Luonnotars. Les Luonnotars enseignent qu'aucun des dieux agissant sur Erebus n'est digne d'un culte, et que seul le plus magnifique, le Premier, qui les avait tous créés, le méritait véritablement. Cassiel était évidemment d'accord avec la première partie du raisonnement, mais il n'était pas disposé à soutenir la seconde.


Elizabeth

     Je m'appelle Elizabeth, et on m'assassina le premier jour de l'hiver. Mon père faisait son marché ce jour-là. A l'instant où je mourrais, il achetait des rubans pour mettre dans mes cheveux. Plus tard, il les déposait sur mon cadavre.
     Mon père connaissait l'homme qui m'a tuée, c'était un de nos voisins avec qui il avait l'habitude de parler commerce et religion. Disciple de l'Ordre, mon père prônait vivement son dogme à tous ceux qui voulaient bien l'entendre. Aussi, ce voisin me regardait de la manière dont certains hommes regardent les adolescentes, mais il ne m'avait jamais adressée la parole, jusqu'à ce jour.
     "Bonjour Elizabeth."
     J'étais surprise qu'il connaisse mon prénom. J'étais en train de récolter les derniers légumes de notre petit jardin avant qu'ils ne soient condamnés par les gelées de la nuit. Alors je me relevai et ajustai inconsciemment la robe usée que je portais. Je ne lui répondis pas.
     "Que penses-tu des chats?" dit-il.
     "J'avais une chatte, elle a disparu il y a quelques semaines."
     "Etait-elle blanche?"
     "Oui, vous l'avez retrouvée?"
     J'étais une enfant seule, ma mère était morte lors de mon accouchement et ma chatte Abagail était devenue la gardienne de mes secrets, ma camarade, aussi longtemps que je m'en souvienne. Je l'ai recherchée longtemps et j'avais presque perdu espoir.
     "Je ne l'ai pas seulement retrouvée, elle s'est installée dans ma cave. Elle s'est aménagée un petit coin pour elle et ses chatons."
     "Des chatons?"
     Il me retourna mon sourire. Sa main était posée sur son poignard au niveau de la ceinture, la plupart des hommes de la ville en avaient un, mais maintenant qu'il paraissait plus détendu, elle s'en éloignait.
     "Veux-tu les voir? Tu pourrais même m'aider à les ramener chez toi. Je veux être certain qu'ils trouvent un endroit chaud avant la nuit."
     Je l'ai suivi jusqu'à sa maison, nous sommes passés de l'autre côté de notre cour puis nous avons traversé un petit champ qui séparait nos deux maisons. En cet instant j'étais trop impatiente pour me demander pourquoi nous n'avions pas emprunté la route. Le champ s'ouvrait sur l'arrière de sa maison, où se situait l'entrée de la cave. Il tourna une clé dans la serrure et l'ouvrit pour moi. C'est à cet instant que j'eus mes premiers soupçons. Si cela n'avait tenu qu'à moi, je ne serais pas allée là-dessous, mais je lui avais dit que j'étais d'accord et je ne voulais pas passer pour une petite fille peureuse. Alors je descendis les escaliers en bois. Il me suivit et ferma les portes derrière lui.
     La cave était un sanctuaire aménagé à la gloire d'Agares, elle était décorée d'armes dentelées et tâchée de sang. Il m'agressa au moment où je les remarquai. Et il finit en me sacrifiant sur l'autel marron de la cave, mais bien pire avait déjà eu lieu un peu plus tôt.

     J'errais dans la grisaille. J'observais mon père me rechercher. Je vis mon corps être retrouvé dans les bois près du village, quelques jours plus tard, entièrement recouvert de coupures et de marques rituelles. Plus tard, je vis mon assassin entrer dans notre maison et présenter ses condoléances à mon père, avec le reste du voisinage, feignant d'être choqué et bouleversé. Je regardais mon père aller et venir, pleurer et prétendre qu'il allait mieux chaque fois que les voisins venaient le voir. Anéanti par l'idée que le jour où sa fille avait eu besoin de lui il n'avait pas été là.
     Après ces visions, d'autres images accédèrent à ma conscience. Abagail s'approcha de moi en passant à travers un mur, elle miaulait comme lorsque j'avais oublié de la nourrir. Je me précipitai vers elle, la pris dans mes bras, et la serrai comme elle blottissait sa tête contre mon cou.
     La reposant sur le sol, elle se mit alors à trottiner, puis à regarder derrière elle pour voir si je la suivais, ce que je fis. Nous quittâmes la ville, marchâmes à travers forêts, champs et montagnes. Je n'étais jamais fatiguée, ou affamée, mais ma vision du monde était assez floue, comme si je le traversais dans la brume. Nous évitions certains endroits particulièrement sombres et j'entendais de temps à autre des voix, le plus souvent tristes, ou furieuses.
     Nous marchâmes jusqu'à entrer dans une ville plus grande que la nôtre. Nous la traversâmes en direction du grand palais, au centre de la cité, dominé par les couleurs bronze et noir. Nous arrivâmes à la salle du trône, où la brume disparaissait au fur et à mesure que nous approchions de son centre. Un homme à la peau ivoire était assis sur le trône, écoutant le débat qui opposait deux marchands. L'homme paraissait fatigué et, sans que je sache comment, je devinai qu'il avait jadis été l'un des plus grands anges, probablement un Archange, qui semblait aujourd'hui porter le fardeau de la mortalité et du temps.
     J'avais entendu parler d'un Archange devenu Homme, l'Archange Cassiel, qui s'était retourné contre les dieux et qui prétendait que les religions n'étaient que servitude, refusant de les suivre. Mais après ce que j'avais vu, ce que j'avais ressenti, ce que j'avais enduré... je ne pouvais accepter un tel raisonnement. Il y avait un ennemi, une religion qui devait être combattue. Alors je m'approchais de son trône, sachant qu'il voudrait me voir.
     "Cassiel, le Voile Cendré m'a tuée. Vous pouvez faire quelque chose, l'Ordre essaye de les combattre. Vous pouvez nous aider."
     Il m'observa, et je vis une grande tristesse s'emparer de lui. La même tristesse que sur le visage de mon père lorsqu'il s'asseyait dans ma chambre et pleurait. Les marchands, qui se disputaient encore, se calmèrent, réalisant que l'attention de Cassiel était désormais portée ailleurs.
     "Ouvre grand tes yeux."
     C'est ce qu'il me dit, il m'implora et me l'ordonna à la fois. J'essayai de suivre son conseil, mais tout, à l'exception de Cassiel, me paraissait lointain. Je pouvais voir Abagail à mes pieds, mais le reste n'était que nuages grisâtres flottant les uns sur les autres. J'observais ces nuages, et des silhouettes se dessinaient à l'intérieur, des visages, des figures. Je commençais alors à y apercevoir d'autres esprits: des hommes et des femmes, des orques et des elfes, des enfants et des adultes, tous enfermés dans l'amertume de leur propre monde.
     J'ai parlé à l'esprit d'un homme tué par un Confesseur de l'Ordre pour avoir menti, j'ai parlé à celui d'un petit garçon mort de faim parce que sa famille ne pouvait pas acheter de nourriture là où les enseignements de Kilmorph ne montrent aucune importance à la charité, et j'ai parlé à l'esprit d'un elfe qui, parce qu'il avait utilisé le bois d'un arbre sacré pour reconstruire sa maison, fut exécuté par la Communauté des Feuilles. J'ai aussi parlé à des milliers d'autres esprits, tous morts dans des guerres qu'ils ne cautionnaient pas, et pour des dieux en qui ils n'avaient pas confiance.
     Plus tard, lorsque je retournai voir Cassiel, il était assis, seul sur le toit de son palais.
     "Sommes-nous condamnés à rester dans cette situation pour toujours? Maintenant je comprends que les dieux ne sont pas infaillibles, mais s'ils détiennent l'unique chemin vers le paradis, vous ne croyez pas que nous devrions les suivre?"
     Cassiel me sourit. "Ces mondes qu'ils ont créés ne sont pas le paradis, le véritable paradis est en chacun de nous, comme en eux-mêmes. Un jour les portes s'ouvriront et nous serons tous réunis. En attendant, essayons de rendre meilleur ce qui nous a été donné."
     Après ces mots je m'assis aux pieds de son trône, jouant avec Abagail et m'intéressant de moins en moins aux réalités du monde mortel. Jusqu'à ce que j'entende une voix qui m'était familière s'élever depuis la salle du trône, la voix de mon père.
     "Seigneur Cassiel, je suis venu à vous depuis l'empire Bannor, j'ai décidé de tourner le dos à mon peuple et à mon dieu. La religion qui me paraissait tellement importante autrefois, à laquelle j'avais dédié ma vie, n'a pas su m'apporter le réconfort nécessaire au moment où j'en avais besoin, mais seulement des mots creux sur la foi et sur ma prétendue faiblesse. Aujourd'hui je viens à vous. Il y a trois ans on assassinait ma fille, elle n'était qu'une enfant lorsqu'on la sacrifia au cours d'une cérémonie satanique. Et à cause de la manière dont elle est morte, les prêtres m'ont dit qu'il leur était impossible de l'enterrer au cimetière, alors ils la brûlèrent pour que plus aucun esprit démoniaque n'habite son petit cadavre."
     Mon père luttait pour garder son sang-froid. Il prit une grande inspiration avant de continuer.
     "Aujourd'hui je viens à vous pour vous offrir mon aide. Je ne suis qu'un simple marchand mais si vous l'acceptez je souhaite rejoindre les Grigori."
     Cassiel le regarda, ce genre de requête n'était pas exceptionnel mais elles ne lui étaient généralement pas adressées directement, à moins de provenir d'une personnalité politique.
     "Vous resterez au palais ce soir. Demain vous vous lèverez et vous serez un nouvel homme, laissez votre passé derrière vous et commencez une nouvelle vie ici. Désormais vous vous appellerez Goodreau. Dans la matinée vous irez en ville, vous trouverez un travail et vous gagnerez votre place parmi nous. Mais pour ce soir vous serez encore Tamur le Marchand. Mon sergent vous montrera votre chambre, il vous apportera ensuite de quoi boire et de quoi manger. Dormez bien."
     Mon père le remercia puis sortit de la salle du trône, accompagné du sergent. Je les ai suivi et me suis assise dans la petite chambre qu'on lui avait prêté. Son voyage s'était avéré long et difficile, si bien qu'après s'être jeté sur la nourriture tel un affamé, il s'assoupit. Je m'assis dans le coin de la chambre comme le premier jour où il avait pleuré ma mort.
     "Elizabeth?"
     Mon père était réveillé, et il me dévisageait.
     "Oui, papa."
     Il bondit hors de son lit, terrifié, mais seulement terrifié par l'idée que cela puisse être possible; et j'aurais voulu disparaître avant qu'il ne puisse m'atteindre, mais ses bras me traversèrent et il tomba par terre, commençant à sangloter. Je m'agenouillai à ses côtés tandis qu'il me fixait du regard, essayant de se remémorer chaque détail de mon visage.
     "Oh, ma chérie, je suis tellement désolé... s'il te plaît... je suis désolé... je suis désolé."
     "Papa, je vais bien."
     Nous avons parlé, je lui ai raconté les faux paradis et ma vie au palais, je lui ai raconté comment ces trois années ne m'avaient semblée durer que quelques jours, je lui ai dit que je me rappelais à peine de ma mort mais que je me souvenais parfaitement des moments où nous jouions ensemble, comme ceux où nous nous baladions. Je mentis en lui disant que je ne savais pas qui m'avait tuée. Je ne voulais pas qu'il reparte.
     Nous avons parlé jusqu'à l'aube. Comme je commençais à disparaître de sa vue il m'implora de rester avec lui, me demandant ce qu'il pouvait faire pour que ces instants perdurent. Alors je lui répétai les mots de Cassiel, "Un jour les portes s'ouvriront et nous serons tous réunis. En attendant, essayons de rendre meilleur ce qui nous a été donné."
     Il me dit qu'il m'aimait, qu'il voulait me revoir et que lorsque je lui serai totalement invisible, il sortirait du palais et commencerait sa nouvelle vie parmi les Grigori.

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