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Erebus

L'univers "dark fantasy" d'Erebus et ses centaines d'histoires traduites du mod de Civilization IV: "Fall From Heaven II"

L'Histoire de Saverous - Partie 1

Publié le 31 Octobre 2016 par Stoik

Saverous

 

Prélude

     Cela faisait 17 ans que j'étais l'esclave du Prêtre Brûlé. J'étais une créature dépourvue de raison, et ma volonté était entièrement assujettie à la sienne. Je n'étais rien de plus qu'une marrionnette jouant les plus sombres de ses désirs. Il avait des esclaves pour de nombreux desseins, le mien était de tuer.
     Je n'étais pas dépourvu de sensations, mais simplement dans l'incapacité de faire des choix. Je ressentais exactement ce qu'il voulait que je ressente. S'il voulait que je ressente le remords, je ressentais le remords. S'il voulait que je prenne du plaisir dans la douleur et la souffrance que je causais, alors je prenais ce plaisir. La plupart du temps, parce qu'il avait autre chose à faire, je ne ressentais rien.
     Il fut tué il y a de cela un peu plus de trois ans. J'étais resté au milieu d'une phalange d'épéistes Bannors, une montagne de corps meurtris autour de moi. Aisément trois pieds plus haut que le plus imposant des soldats, j'étais un géant gris inarrêtable. Des runes luisantes recouvraient mon corps, elles me rendaient plus fort et ma peau plus dure que la pierre; le pouvoir du Prêtre parcourait tout mon être.
     Lorsqu'il perdit la vie je reçus ma première véritable pensée depuis le jour où il m'avait trouvé: une pensée de confusion. La massif gourdin d'obsidienne que je brandissais me parut soudain très lourd. Il était couvert de sang, et son extrémité rougeoyait. Son bout me parut pour la première fois comme attiré par le sol. Je me demandai si je devais plus user de ma force pour la garder en l'air ou l'empoigner de mes deux mains; telle fut ma première véritable pensée.
     Après 17 années sans penser, même la plus simple des décisions se révèle être paralysante. Il avait été tué, et en cet instant ses légions illusoires s'en retournèrent à leur mondes lointains. La magie qui me rendait plus fort me quitta et mon esprit devint libre. Une clameur triomphante monta depuis les armées Bannors, émise par des hommes ayant préservé le cadeau de leur vie un jour où nombre d'entre eux pensait qu'il serait le dernier. Et moi je restai là, fixant d'un regard inexpressif ma lourde massue.
     On m'enchaîna, on me traîna depuis le champ de bataille, gardé sous haute surveillance par des hommes attendant la moindre occasion de me tuer. Mais les chaînes étaient inutiles, qu'aurais-je pu faire? Pensaient-ils que je serais capable de sauter et courir jusqu'en dehors du camp, pour finalement arracher un mat de tente et attaquer un garde avec? Les choix m'écrasaient. Je ressentais ma vessie grossir lentement sous la pression, puis la chaleur de mon urine se répandre sur mes jambes. Mais je m'assis le plus simplement du monde, et j'attendis que revienne la voix de me guide.
     Malgré leur prétendue dévotion à l'honneur, les armées Bannors m'auraient tué si ce petit herbaliste nommé Pontif Elim n'avait pas été là. De sa seule voix dissonnante, il affirma que je n'étais qu'une victime de plus du Prêtre Brûlé. Et même une plus grande victime que celles massacrées à Prespur, plus grande que celles que l'armée s'efforçait de venger. Il prétendait même que je ne représentais aucun danger.
     Des semaines durant, il prit soin de moi, me nourrit, me donna de l'eau. Au début, la seule manière pour lui de me commander de boire était d'hurler et de crier qu'il pourrait me forcer à l'avaler. C'était la limite de son autorité sur moi. Mon esprit cherchait une voix qui le dirigerait, et grâce à toute son énergie il fut capable de me faire avaler, de m'empêcher de mourir. Certes je voulais suivre ses ordres, mais mon esprit ne désirait en fait que le retour de la voix du Prêtre Brûlé.
     A la longue il aurait pu finir par me contrôler. D'ici quelques semaines il n'aurait plus eu à crier aussi longtemps ou aussi bruyamment. J'aurais pu continuer à être une sorte d'automate fonctionnant sans la magie. Mais c'est alors qu'il arrêta de me dire quoi faire. Il déposa la nourriture devant moi. Je me mis à la fixer du regard. Je mourrais de faim et je voulais tellement qu'il me dise de la manger. Mes sensations étaient revenues, mes désirs revenaient lentement, mais je ne pouvais toujours rien faire.
     Lors des premières tentatives il dut céder et me dire de manger la nourriture. Mais chaque fois il attendait un peu plus, et chaque fois je devenais plus affamé. Jusqu'à ce que finalement je m'étire lentement, incroyablement lentement, et que je prenne le morceau de fromage avec ma main. Je le tenais sans en revenir, mon esprit était dépassé par le concept consistant à apporter le morceau de fromage, de la taille d'un poing, jusqu'à ma bouche, mon estomac hurlant pour l'avoir. Et je le fis. Je le remontai jusqu'à ma bouche et le mangeai.
     Pontif bondit et cria. Les blanches robe et barbe de l'homme rebondirent au hasard tandis qu'il se réjouissait. Il sauta et me prit dans ses bras; c'était beaucoup trop pour ma tête qui palpitait, et je me renfermai de nouveau sur moi-même.
     Il lutta pour garder son calme la fois suivante où je mangeai. Se tenant le plus loin possible de moi, dans la grange étroite qu'il avait aménagé pour en faire mon chez-moi, il observait dans l'allégresse la manière dont je mangeais presque la moitié d'un poulet rôti.
     Il entreprit de changer de place la nourriture. Il l'avait toujours déposée devant moi jusque-là, sur le bord d'une boîte rouge décolorée qui me servait de table. Alors il commença à l'éloigner. Une fois de plus, mon esprit était submergé par les décisions qui s'offraient à moi. Et à la longue, je me fatiguais de tout cela.
     Un jour, il avait posé la nourriture suffisamment loin pour m'obliger à me déplacer. Comme je l'avais déjà fait quelques fois, le processus fut lent mais je finis tout de même par l'attraper assez facilement. Mais le jour suivant je restai simplement assis, fixant la nourriture. Pendant presque deux heures je fixai la croûte de pain. Pontif observait, effrayé à l'idée de souffrir un revers sur une étape aussi mineure de son programme. Après deux heures, j'allongeai le bras et saisis une chenille à fourrure qui rampait sur le pain. La posant soigneusement à l'écart, j'atteignis la croûte pour la manger. C'est en ce jour que je me suis véritablement éveillé au monde.

 

 

Acte I - Chapitre 1

     Les rêves étaient horribles. Toutes les visions troublées qu'un homme aurait imaginées ne pouvaient rivaliser avec ces cauchemars. Les autres pouvaient imaginer des gens mourir, des innocents souffrir, les lamentations d'une mère regardant son enfant être déchiré de toute part et être consommé par des démons, pendant qu'elle se faisait dévorer. Les visions de tous ceux dont le courage menait à la guerre, dont la vie entière était vouée à une confrontation finale, et à s'entraîner et à prier. Les visions de ce moment où ils étaient brisés, où ils réalisaient que cela n'avait servi à rien, que le bien ne triompherait pas. Où ils levaient les yeux au ciel, prenant conscience qu'il n'y avait plus d'espoir. Piégé dans la prison de son corps, Saverous ressentait la même chose, il n'y avait plus d'espoir.
     Prespur fut la pire de ces visions. La ville n'était pas préparée à l'attaque. Le Prêtre Brûlé avait montré quelque retenue, peu disposé à voyager trop loin au-delà des terres crevassées des montagnes Osul. Mais, de son côté, un héros charismatique avait rassemblé une armée considérable, et l'avait menée dans les montagnes pour tuer le Prêtre. Mais qui avait eu la plus grande responsabilité dans ce carnage de Prespur, le Prêtre qui avait ordonné l'attaque, ou le héros dont la propre fierté avait précipité les évènements?
     Le groupe du héros fut décimé jusqu'au dernier homme, mais le Prêtre Brûlé n'acceptait pas la présence de voisins qui permettraient qu'un jour peut-être une attaque se produise. Alors il ordonna que toute forme de vie dans Prespur serait massacrée, et que tout ce qui avait de la valeur serait rapporté vers les montagnes, ou serait détruit.
     L'armée démoniaque attaqua de nuit. La milice se retrouva dépassée en quelques minutes, et le reste de la nuit elle s'occupa des milliers d'innocents. Les murs de la cité les avaient empêchés de s'enfuir. Les forces du Prêtre contrôlaient ses portes et Saverous parcourait la ville couverte de sang, à la recherche de la moindre ombre de mouvement, du moindre pleur dissimulé. Peu importe ceux qu'il trouverait, ils seraient tués. Ainsi, nombre d'enfants furent massacrés cette nuit-là.


     Un coup de tonnerre secoua la grange et réveilla Saverous. Il se redressa dans la confusion, continuant d'entendre les cris qui faisaient écho depuis ses rêves. Il se leva et traversa maladroitement la grange, sa main charnue l'aidant à trouver son chemin. Il faisait sombre et les éclairages délabrés envoyaient d'étranges ombres contre les murs: les silhouettes des victimes de Prespur.
     Un éclair illumina de nouveau la grange. Une vieille faux était accrochée sur un mur, un gros bâton avec une lame de fer incurvée attachée à son extrémité. Le coeur de Saverous le broyait sous ses martelements. Alors il saisit la faux et retourna sa lame contre lui, l'enfonçant profondément dans sa poitrine et tentant de découper son propre coeur. Mais la lame, trop émoussée, l'empêcha de se transpercer les côtes, malgré toute la force employée.
     Mais cela suffit, et la douleur le fit s'échapper du rêve, comme la teinte du sang brûlant qui coulait depuis sa poitrine semblait emmener avec lui sa dépression. Il reposait sur le sol, respirant lourdement et s'enfonçant dans un sommeil profond et paisible.
     Saverous se réveilla à même le sol de la grange. Il haletait comme le moindre de ses mouvements agravait la large plaie sur sa poitrine. Lentement, il se pencha pour examiner le sang désseché de sa coupure.
     Il n'avait pas voulu mourir, il avait simplement voulu ne plus vivre. Il voulait simplement que se termine sa souffrance. Et malgré sa poitrine hurlante, ses blessures les plus profondes s'étaient calmées.
     Il nettoya la blessure et enfila une chemise propre par-dessus. Il raccrocha la faux sur le mur. Pontif apporta le petit-déjeuner et Saverous se sentit soudain coupable. Il avait tellement fait dans les plaines de Gulmoor pour convaincre l'armée Bannor de l'épargner, il lui avait redonné vie, Saverous oserait-il la laisser tomber aussi facilement? Mais Saverous avait le sentiment de ne pas la mériter cette vie, comme s'il était endetté envers la mort. Jamais il ne dit à Pontif ce qui s'était passé la nuit précédente, et ne fit qu'hausser les épaules lorsque Pontif lui demanda pourquoi il bougeait aussi prudemment ce matin.

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