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Erebus

L'univers "dark fantasy" d'Erebus et ses centaines d'histoires traduites du mod de Civilization IV: "Fall From Heaven II"

Kylorin, Roi de Patria - Partie 2

Publié le 31 Octobre 2016 par Stoik

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Laroth le Prédicateur

 

     "Les prêtres de Sirona vous ont demandés de montrer de la compassion, de donner à ceux qui souffrent. Mais Temeluchus requiert plus de dévotion que cela. Nous ne pouvons apaiser notre culpabilité en nous contentant de jeter quelques piécettes dans la tasse d'un mendiant, pour ensuite rentrer dans nos luxueuses demeures. Pour véritablement partager ce fardeau, nous devons au moins souffrir avec eux. Nous devons devenir aussi pauvres que le mendiant, aussi fragiles que le malade, aussi peu capables que le prisonnier.

     Comment pouvez-vous craindre la souffrance alors que près de chez vous d'autres la vivent au quotidien? Il serait bon pour vous de saigner avec eux, au lieu de vivre au-dessus d'eux!"

     La foule applaudit ces mots. Elle se composait de gens volontairement pauvres et de Patrians de la classe inférieure, certains ayant déjà assisté à cette prédication, d'autres entendant le message pour la première fois. Quelques dévots commençaient d'ailleurs à ouvrir de grandes plaies le long de leurs bras, faisant couler leur sang jusque dans leurs mains. Certains l'avaient si souvent fait que leurs avant-bras en étaient brunis.

     Cet aspect de la religion avait toujours écoeuré Laroth. Comparé aux épreuves de la souffrance physique, le don de quelques pièces supplémentaires pouvait sembler une bien faible perte. L'homme qui n'est pas prêt à sacrifier son sang donnera plus d'or afin de compenser sa culpabilité, celui qui est prêt à détruire sa propre chair donnera tous ses biens sans arrière-pensée.

     Comme elle l'avait déjà fait par le passé, à de nombreuses reprises, la foule remplit sans se faire prier les assiettes de quête tendues par Laroth. Après son sermon, il était resté discuter avec plusieurs fanatiques; ceux-ci le régalaient d'histoires plus horribles les unes que les autres à propos de leurs mutilations. Laroth ne fit aucun commentaire sur sa propre souffrance, bien que la majorité d'entre les fanatiques supposait qu'elle devait être immense, alors qu'ils contemplaient envieusement les taches sombres dépassant de sa robe et recouvrant chacune de ses deux mains. Ce qu'ils ne savaient pas, c'est que ces taches n'étaient dûes en fait qu'à une toilette quotidienne au jus de betterave. Quelle raison aurait-il eu de se soumettre aux sacrifices d'un dieu qu'il avait lui-même créé.

     Lorsque la foule finit par s'en aller, ils n'étaient plus que deux à rester dans le petit sanctuaire de Temeluchus, un homme vêtu d'une cape vert-foncé, et un jeune garçon, assis à ses côtés, portant une chemise couleur citrouille. Le garçon était maigre, il paraissait empoté, et peu disposé à rencontrer le regard de Laroth. L'homme, quant à lui, était puissamment bâti, et ses vêtements extrêmement bien découpés. Laroth s'étonna de ne pas l'avoir remarqué pendant son sermon, lui qui ne manquait pas de talent pour repérer ses auditeurs les plus riches; mais cette fois-ci, Laroth ressentit chez cet homme un plus grand pouvoir que chez n'importe quel autre.

     L'homme baissa sa capuche pour révéler son visage. Un visage que Laroth n'eut aucun mal à reconnaître puisque représenté sur de nombreuses statues à travers Patria. Cet homme était un roi, le Roi de Patria, Kylorin.

     "Mon roi," bredouilla Laroth, "je suis honoré de votre présence dans ce petit temple de Temeluchus."

     "L'honneur est pour moi, vous êtes un grand orateur et j'ai trouvé votre sermon très inspiré." Répondit-il. Après une pause, il ajouta, "N'était-ce pas là un sanctuaire dédié à Arawn il y a quelques semaines encore?"

     Laroth feignait de réfléchir tandis que Kylorin se levait pour faire quelques pas. Le jeune garçon le suivait telle une ombre.

     "Oui, je crois. Quant à savoir pourquoi les excellents citoyens de Patria voulaient jeter de l'or dans des tombes, cela me dépasse. Je crois que le prêtre gardait les donations pour sa propre personne."

     "Vous croyez?" Demanda Kylorin en souriant.

     Se souvenant qu'il parlait au roi, Laroth ajouta rapidement, "Oui, enfin, bien sûr votre majesté." Alors il s'inclina.

     Le garçon se moqua de lui, roulant des yeux devant le prédicateur en pleine génuflexion.

     Laroth releva la tête pour sourire au garçon, ce sourire qui avait convaincu tant d'âmes jusqu'à présent. D'apparence grêle et torturée, Laroth n'était pas un homme attirant. Toutefois, les hommes comme les femmes se sentaient en sécurité et réconfortés par sa présence.

     Mais le garçon ne réagit pas ainsi. Celui-ci devint enragé et sauta sur Laroth. Surpris, le prédicateur fit un bond en arrière et trébucha contre la petite balustrade qui entourait l'autel, les faisant tous deux chuter maladroitement au sol.

     "Tu es un âne, tu es un âne," criait le garçon, de manière irrationnelle.

     Dans la confusion, ces mots étaient tout ce que Laroth pouvait entendre, sentir ou voir. Le monde se dissipait autour de lui jusqu'à en devenir le seul concept restant. Laroth se mit alors à braire en direction du garçon qui l'attaquait et, désormais à quatre pattes, commença à le frapper sauvagement. Son second coup de sabot atteint le garçon à l'estomac et le repoussa contre la balustrade, où Kylorin le rattrapa.

     "Henri! Arrête ça!" cria-t-il.

     L'illusion d'être un âne disparut et Laroth se découvrit voûté à quatre pattes devant l'autel. Il n'avait pas physiquement changé, mais pendant ces quelques secondes il avait réellement cru être un âne. Embarrassé, il se rétablit.

     "Ce garçon, il m'a agressé!" dit Laroth.

     Henri sourit, bien que ses côtes le faisaient toujours souffrir, s'amusant encore au souvenir du brayant et ruant prédicateur.

     "C'est possible," dit Kylorin. "Bien qu'il pourrait aussi être dit que vous l'avez attaqué en premier."

     Laroth ne fit aucun commentaire.

     Kylorin continua, "Vous convertissez beaucoup de gens à votre dieu. De nombreux disciples partent très loin pour porter votre message. Ils répètent vos sermons mais peu s'y convertissent; et chaque fois que vous quittez une ville, les fidèles finissent toujours par l'oublier. Ces hommes si dévoués, se punissant jusqu'à en mourir pour certains, finissent toujours par retourner à leur vie d'avant. Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi?"

     Laroth tressaillit lorsque Kylorin mentionna les nombreux morts qu'il avait causés. Il trouvait triste que certains prennent son message trop à coeur, et en particulier ceux qui lui étaient proches; plus longtemps Laroth restait dans une même région, plus on déplorait de morts. Voilà pourquoi il s'obligeait à changer de ville tous les trente jours.

     "Temeluchus m'a donné sa bénédiction et je l'assume. J'assume être celui qu'il a choisi pour diffuser son message."

     Le garçon se moquait encore. Kylorin avait cessé de sourire.

     "Cela ne peut être le cas," dit Kylorin, "Temeluchus n'existe pas. Vous l'avez créé. Alors dites-moi, pourquoi les gens se convertissent-ils si ardemment à votre message, et ignorent celui des autres?"

     "Temeluchus est un grand dieu, durant la Guerre des Dieux il..." Laroth était lancé, prêt à défendre son dieu comme il l'avait si souvent fait lorsque prêtres et fanatiques d'autres religions venaient le voir.

     Kylorin l'interrompit, "Votre fils ne fut-il pas votre adjoint?"

     Laroth comprit que sa défense passionnée allait s'effondrer, alors il se contenta d'acquiescer.

     "Il était jeune," dit Kylorin, "11 ou 12 ans je crois. Vous l'entraîniez à votre art, celui du prosélytisme. Vous lui avez même dit la vérité, qu'il n'existait pas de Temeluchus, et qu'il ne serait donc jamais en danger. Qu'est-il arrivé à sa mère?"

     Laroth regardait par terre, peu disposé à rencontrer les yeux du roi. "Elle fut l'un de mes premiers convertis, je n'étais moi-même qu'un jeune homme à l'époque. Elle mourut lors d'un culte voué à Temeluchus."

     "Ainsi vous avez élevé seul votre fils jusqu'à ce que son âge lui permette de travailler pour vous. Il a dû entendre des centaines de sermons. Vous pensiez qu'en lui disant la vérité vous le mettriez à l'abri. Mais même s'il vous a regardé empocher les donations toutes les nuits, même s'il vous a entendu vous moquer de la crédulité des fidèles écoutant vos sermons, il continuait à croire. En secret, il adorait Temeluchus. Mais vous ne le saviez pas, jusqu'au jour où vous l'avez retrouvé mort."

     Laroth s'effondra, la tête entre les mains il sanglotait, noyant le sanctuaire de son chagrin. Henri, dépassé, se mit aussi à pleurer, comme le firent de nombreux blocs de pierre à l'intérieur du temple.

     Kylorin se concentra. Il se protégeait de l'énergie négative dégagée par Laroth, bien qu'il ne s'attendait pas à ce que le prédicateur soit aussi involontairement puissant. Kylorin savait que Laroth avait un potentiel extraordinaire pour la magie d'esprit, qu'il pourrait faire un archimage puissant, mais il n'aurait pas cru que ses dons étaient si grands. Même à travers ses défenses, Kylorin ressentit l'étreinte de sa propre tristesse, qu'il repoussa rapidement.

     Alors il posa une main sur l'épaule d'Henri, rompant le sort, et le garçon se remit de ses sanglots. Malgré sa colère, Henri, bien trop exténué après ce torrent d'émotion, se contenta de s'asseoir sur un des bancs du temple.

     Quelques minutes passèrent avant que Laroth ne retrouve son sang-froid.

     "Pourquoi avoir continué à prêcher après la mort de votre fils?" demanda Kylorin, peu disposé à laisser repartir le sujet souffrant.

     "J'ai arrêté à un moment," répondit Laroth, essuyant son visage du revers de la manche droite de sa robe. "Mais je n'étais pas fait pour les métiers de fermier ou de cordonnier. Prêcher était vraiment la seule chose que je savais faire. Qu'avais-je donc à perdre?"

     Kylorin et Laroth discutèrent le restant de la nuit. Kylorin expliqua la magie, expliqua à Laroth le pouvoir dont lui-même était doté. Il lui offrit enfin l'opportunité de l'apprendre et de le contrôler. Au petit matin, le sanctuaire était vide, bien que quelqu'autre culte ou religion hasardeuse l'adopterait rapidement. C'est ainsi que prit fin le culte de Temeluchus et que Laroth devint l'un des étudiants de Kylorin.

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